mercredi 12 mai 2010

La méditation: quelques écueils et quelques moyens de les dépasser


Nyoshul Khen Rinpoche @Terton Sogyal Trust

Le début de l’aventure

Alors que j’écris ces quelques mots pour parler de la pratique de la méditation, je me souviens de mes efforts lorsque j’ai commencé à méditer. En particulier, je me revois avec précision, assis sur un coussin rouge dans un magnifique temple tibétain en Dordogne. Une atmosphère extraordinaire se dégageait de ce lieu : les peintures des Bouddhas et des déités (dont une grande représentation de Mahakala roulant des yeux terribles!), les photographies des maîtres, les histoires miraculeuses à propos de ces êtres d’exception, la présence dans ces lieux d’un de ces grands lamas, les décorations chargées de symboles, la pénombre mystérieuse de cet endroit, l’odeur prégnante de l’encens, etc. Tout dans l’environnement exprimait le caractère unique et sacré de la tradition du Bouddhisme tibétain. Tout, jusqu’aux circonstances qui m’avaient conduit ici, me semblait participer d’un récit mystique, d’une percée inouïe hors de ce que le sens commun accepte comme étant la « réalité ».

Pourtant, assis ainsi en méditation, m’efforçant de pratiquer les instructions que j’avais lues et reçues, je pensais que si j’avais été assis dans le métro parisien sans spécialement chercher à méditer, complètement pris dans le quotidien le plus ordinaire, mon esprit aurait été exactement le même. J’étais distrait, courant mentalement à droite et à gauche, embarqué dans des fictions totalement déconnectées de la réalité (et le caractère inspirant du lieu où je me trouvais semblait aussi provoquer, au bout d’un moment, des pensées de plus en plus délirantes). Bref, tout se passait exactement à l’opposé de ce que je désirais très fortement. J’aurais voulu me sentir mieux, sentir une certaine détente, sinon ressentir quelque chose de « spécial» qui annonce la naissance d’une nouvelle personnalité, se dégageant, comme d’une peau morte, de la confusion et de la souffrance de mon ancien moi. Frustré de cette absence de sensations nouvelles et prometteuses, je tâchais d’appliquer les instructions avec encore plus d’énergie, me concentrant intensément sur le souffle. J’espérais qu’ainsi cette pénible distraction serait vigoureusement congédiée. Suite à cette résolution, il me fallut assez vite mettre fin à ma séance de méditation : j’étais tellement concentré sur le souffle que j’avais du mal à respirer.

Tout cela résonne peut-être de façon familière pour ceux qui ont entrepris de méditer, en particulier lors de leurs premières tentatives.

Déception et attente

On pourrait qualifier ce genre d’expériences de frustrantes, décevantes, mais comme Chögyam Trungpa l’a dit : « La déception est le meilleur véhicule que l’on puisse utiliser sur le sentier du Dharma. Elle infirme l’existence de notre ego et de ses rêves.». En effet, la déception nous oblige à aller au-delà de l’ego, cette saisie d’un soi fictif que nous prenons à tort pour nous-mêmes, dans l’ignorance de notre nature véritable. La déception a souvent pour origine les attentes et les préjugés, formulés ou non, que nous avons dans différents domaines, ici le chemin spirituel et la méditation.

Pour ma part, cette déception m’a conduit à interroger la façon dont j’envisageais ma pratique, et m’a fait comprendre l’importance de l’étude. En effet, la compréhension de certains points-clefs de la tradition du Dzogchen, telle que Sogyal Rinpoché et d’autres maîtres l’enseignent, a libéré ma méditation des pièges dans lesquels elle aurait pu s’enfermer. L’expérience de la méditation est au-delà des mots et disqualifie leur prétention à vouloir saisir le Réel, mais il n’en est pas moins vrai que les mots précieux (d’une tradition vieille de 2500 ans) nous guident vers cette expérience. Ces enseignements offrent les instructions, le « savoir faire » et la vision complète de ce qu’est la méditation. Ils ne sont pas une théorie de plus, mais la réalisation directe des maîtres de la lignée. C’est pourquoi l’étude est un soutien nécessaire à la pratique : elle l’éclaire et l’approfondit.

Dans le texte qui suit, je me propose de partager modestement avec le lecteur certaines découvertes que j’ai faites dans l’étude, qui m’ont considérablement aidé dans ma pratique. Je me propose de partir des attentes et préjugés courants chez ceux qui découvrent la pratique de la méditation et de les mettre en regard avec certains points des enseignements. Il ne s’agit donc pas ici d’une explication systématique de la méditation. Pour cela, je vous renvoie aux ouvrages cités à la fin du texte.

La Vue

Il y a plusieurs façons d’aborder la pratique de la méditation. La manière la plus fréquente est de la considérer comme une technique. Une technique dont on attend du bien-être physique et mental et même l’Éveil ! Mais d’abord une technique. Tout comme on apprend à conduire une voiture et à utiliser un ordinateur, on apprend à méditer. On pourrait qualifier cette attitude de culturelle : n’appartenons-nous pas à une société où l’on passe beaucoup de temps à inventer et à maîtriser des nouvelles technologies? Pourquoi ne pas rajouter à notre panoplie de quoi assurer notre bien être intérieur?

Il semble qu’il y ait quelque chose d’inévitable dans cette approche, mais elle manque un peu de perspective sur ce qu’est le sens profond de la méditation. Pour employer l’expression traditionnelle, on pourrait dire qu’elle manque de vue. Ou de Vue. Les enseignements parlent de Vue, Méditation et Action. La Vue est la compréhension profonde de ce qu’est notre nature véritable, la Méditation consiste à faire l’expérience répétée de la Vue, et l’Action est le prolongement de la Méditation dans la vie quotidienne. On le voit : la Vue précède et donne son sens à la Méditation. Sans elle, il n’y a pas de méditation au sens plein du terme; mais juste une technique, dont le sens et la portée sont restreints.

Sogyal Rinpoché dit : « La méditation a pour but d’éveiller en nous la nature semblable au ciel de notre esprit, de nous « introduire » à ce que nous sommes réellement : notre conscience pure et immuable sous-jacente à la totalité de la vie et de la mort». Cette citation nous offre un aperçu de ce qu’est l’essence de l’esprit, nous montre qu’il ne se réduit pas aux pensées et aux émotions qui n’en sont que l’apparence incertaine et vacillante. On peut dire de cette Vue qu’elle est révolutionnaire tant elle propose un regard neuf et libérateur sur ce que nous sommes. La méditation est le moyen de découvrir par soi-même et en soi même la réalité de cette Vue. Nous n’avons pas à créer quelque chose de nouveau, mais à découvrir ce qui est déjà là. Il s’agit plus de perdre que de gagner : rien n’est à gagner, car cette nature vaste et lumineuse est nôtre de façon inconditionnelle. Il n’y a à perdre que les illusions qui nous empêchent de la reconnaître. La pratique de la méditation est donc plus de l’ordre du lâcher prise que de l’effort. À ce titre, trop vouloir méditer peut être un obstacle à la méditation. Trop attendre une expérience qui corresponde à nos attentes de la méditation est un obstacle. La méditation nous conduit à une réconciliation avec notre être véritable, ce processus ne peut s’accomplir sur la base du volontarisme.

Sogyal Rinpoche @Terton Sogyal Trust




L’attention ou la tension?

Dans nos efforts pour méditer, nous nous concentrons (sur le souffle, sur une image, etc.) parfois avec trop d’intensité (et alors la tension s’invite dans notre pratique), et d’autres fois pas assez (et alors ce sont toutes sortes de distractions qui viennent nous rendre visite). L’erreur vient de réduire la méditation à une forme de concentration. Les enseignements présentent les choses un peu différemment; il s’agit d’équilibrer entre l’attention et la détente : « L’un des plus grands maîtres féminins du Tibet, Ma Chik Lap Drön, disait : « Vigilance, vigilance ; mais également détente, détente. Ceci est un point crucial pour la Vue en méditation.» Éveillez votre vigilance, mais soyez en même temps détendu, tellement détendu qu’en fait, vous ne vous attachez même pas à l’idée de détente.» L’attention est l’antidote à la distraction. L’attention nous relie à notre réalité, mais elle n’est pas un objectif en soi. C’est l’erreur que l’on peut faire parfois et cette concentration, trop forte, produit alors les effets évoqués plus haut. L’attention permet à la détente de se développer. C’est parce que notre esprit cesse d’être comme le singe agité sautant de branches mentales en lianes émotionnelles qu’une certaine détente peut se produire. On cesse de se projeter vers toutes sortes d’objets extérieurs et intérieurs, on est davantage connecté à soi-même, l’esprit devient plus transparent et détendu car alors les pensées et les émotions apparaissent comme ce qu’elles sont : des pensées et des émotions et non la réalité. Cette détente a une qualité de présence à tout ce qui s’élève. Ce n’est pas une détente abrutie, un plongeon dans le flou. On le voit, l’attention et la détente se soutiennent mutuellement. Si l’on rajoute la vigilance, qui vérifie que l’attention reste focalisée sur son objet, nous avons les trois éléments de base de la méditation.

Avec ou sans pensées?

Lorsqu’on commence à méditer, on pourrait s’attendre à avoir de moins en moins de pensées et à ce que notre esprit devienne de plus en plus calme. Fixé sur cet objectif, nous pratiquons en ayant en tête l’élimination impitoyable des pensées et l’établissement d’un calme intérieur que plus aucun mouvement mental ne pourra venir défier. Cette attitude n’a rien d’étonnant, car nous avons peut-être été conduit à la méditation par un sentiment de lassitude provoqué par la propension de nos pensées à proliférer sans cesse, nous agitant sans nous laisser le moindre repos. Mais les enseignements disent qu’un tel projet n’est pas raisonnable. Et l’expérience montre que lorsque nous méditons, nous avons souvent beaucoup de pensées. Est-ce que cela signifie qu’on ne médite pas de façon correcte ? « Rien n’est moins vrai. Ainsi que le dit un proverbe tibétain : « C’est beaucoup demander que de vouloir de la viande sans os et du thé sans feuilles. » Tant que vous aurez un esprit, des pensées et des émotions s’élèveront.» Les pensées et les émotions sont l’expression naturelle de l’esprit et la méditation ne consiste pas à réprimer ce mouvement. On compare souvent cela à la relation entre les vagues et l’océan : les vagues (les pensées et les émotions) s’élèvent de l’océan (l’esprit) et y retournent. Ce flux est naturel. En méditation, on ne cherche pas à réprimer ce qui s’élève de l’esprit, mais on ne le suit pas non plus. On laisse s’élever ce qui s’élève sans saisie d’aucune sorte. C’est ainsi que l’on apprend à entrer en amitié avec son propre esprit, cessant ainsi de voir dans les pensées et les émotions une menace pour notre calme.

Un cercle vertueux

Notre méditation n’est pas séparée de tout ce qui l’entoure. Si nous orientons notre vie sans cesse dans le sens du stress, de la vitesse et de l’agressivité, il sera difficile, lorsque l’on s’assoit sur le coussin, d’accomplir la méditation. La tension de notre vie viendra se perpétuer dans notre pratique. Si après avoir pratiqué on revient juste « à la normale » alors cette méditation n’aura été rien d’autre qu’une détente temporaire avant de repartir pour un nouveau tour de manège frénétique. C’est pourquoi les maîtres insistent sur la nécessité de l’intégration : « Je n’insisterai jamais assez sur ce point : la raison d’être, l’intérêt et le but tout entier de la pratique de la méditation sont d’intégrer celle-ci dans l’action. La violence et les tensions, les défis et les distractions de la vie moderne rendent cette intégration d’autant plus urgente et nécessaire. ». À ce sujet, il peut être utile de rappeler un élément traditionnel des enseignements qui décrit le chemin comme la pratique du triple entraînement : discipline, méditation et sagesse. Cet ordre, nous allons le voir, est très significatif.

La plupart des maîtres venus enseigner en Occident ont commencé en insistant surtout sur la méditation. Les raisons pour cela sont évidentes : pour nous qui sommes tant épris de liberté, la discipline n’apparaît pas d’emblée comme une voie souhaitable ni même praticable. Par ailleurs, nos esprits surchargés de concepts peuvent faire de la sagesse une coquille vide : juste une nouvelle série de notions fascinantes avec lesquelles jouer, sans pour autant être transformés le moins du monde par cette manipulation d’idées nouvelles et exotiques. Qui plus est, notre histoire nous a rendus sceptiques envers tous nouveaux dogmes, idées, croyances, et même sagesses. C’est pourquoi pour nous la méditation est la porte d’entrée des enseignements : elle nous offre de découvrir, par une expérience personnelle, la vérité qui se tient en nos cœurs. Il ne s’agit pas de croire aveuglement mais de vérifier la validité des enseignements par le biais de notre expérience.

Ces aperçus peuvent nous conduire à une réévaluation de l’importance et de la valeur de notre vie. C’est là que la discipline joue son rôle. Elle consiste à faire ce qui est approprié. Selon Sogyal Rinpoché : « Cela équivaut, dans cet âge d’extrême complexité, à simplifier notre vie ». Simplifier notre vie, car se disperser en de multiples activités, puis s’asseoir pour méditer avant de repartir pour d’autres divertissements ne permets pas vraiment au processus de la méditation de s’accomplir. La simplification de notre vie quotidienne, par contre, est un facteur de stabilité pour notre méditation. Comment espérer déposer l’esprit, si on ne cesse de l’agiter par ailleurs? La discipline permet donc l’épanouissement de la méditation qui, à son tour, permet à la sagesse de grandir. En dénouant les tensions et les aveuglements de l’esprit la méditation le libère et il peut s’exprimer sous forme de sagesse. C’est là que prend place l’étude de la Vue (voir plus haut). Grâce à la méditation, elle se déploie avec une profondeur et une clarté accrues. Et le cycle continue : la sagesse nourrit et inspire la discipline, etc.. Le pratiquant connaissant mieux son propre esprit est plus à même d’appliquer la discipline de façon habile. On le voit, il y a là un cercle vertueux, une dynamique libératrice qui est au cœur du chemin spirituel.

Pour qui pratique-t’on?

Une difficulté qui peut aussi survenir en méditation, est le fait d’être très centré sur notre propre expérience. Il y a toujours en nous un juge de tout ce qui se produit (en méditation ou ailleurs du reste) qui évalue tout en prenant pour référence centrale l’idée du moi : est-ce que cela me plaît ou pas? Est-ce que je gagne quelque chose ou pas à faire cela? Es-ce que je médite bien? Est-ce que ma méditation est bonne ou pas? Etc. En effet, il semble évident que c’est pour nous que nous méditons. Pour qui d’autre? C’est nous qui en tirons des bienfaits et personne d’autre. Si cette attitude semble a priori tout à fait logique, il n’en reste pas moins qu’elle bloque le processus de la méditation. Ce que vise la méditation c’est notre être véritable et profond au-delà de toutes les fixations égotiques, le ciel au-delà des nuages. Si nous méditons en ayant le moi comme point de référence constant, comment espérer réaliser ce qui le déborde infiniment?

D’où l’importance de la motivation qui préside à notre pratique de la méditation. Les enseignements nous encouragent à examiner notre motivation avant de commencer une session de pratique. Examiner notre motivation, c’est-à-dire être lucide quant à l’état de notre esprit à cet instant donné : il peut être confus, ouvert, égoïste, clair, un peu inspiré, agité, etc. Peu importe, il n’y a pas de jugement à porter ici : il s’agit juste d’être conscient de ce qui se passe en nous. Puis on élargit cette motivation à tous les êtres, en leur souhaitant le bonheur ultime de l’éveil, ce que l’on peut exprimer par cette célèbre prière :

« Par le pouvoir et la vérité de cette pratique,

Puissent tous les êtres jouir du bonheur et des causes du bonheur;

Puissent-ils être libres de la souffrance et des causes de la souffrance ;

Puissent-ils ne jamais être séparés du grand bonheur dénué de souffrance ;

Puissent-ils demeurer dans la grande équanimité,

qui est libre d’attachement et d’aversion.»

En s’exerçant à rendre notre motivation de plus en plus vaste, on change d’emblée toute la perspective : on n’est plus en train de pratiquer pour son seul bien être à court terme, mais on mêle son action à celle des Bouddhas et des Bodhisattvas qui oeuvrent sans cesse pour le bien des êtres. Le point central de référence n’est plus soi seul, mais l’infinité des êtres animés, et la visée n’est plus un simple bien-être temporaire mais l’éveil total. Cette façon de commencer la pratique est une manière très puissante de se libérer de nos habitudes acquises et de se relier à l’immensité innée de notre nature véritable. Cette nature, tous les êtres animés l’ont tout comme nous et pourtant, ne la reconnaissant pas ils souffrent mille misères. Comment imaginer les abandonner? Comment concevoir de réaliser la nature de l’esprit qui est l’héritage commun de tous les êtres en ne pensant qu’à soi seul?

De la même façon, lorsque nous terminons la pratique nous l’offrons pour le bien ultime des êtres. Lorsque l’on pratique on maintient la Vue (voir plus haut). On parle ainsi des trois nobles principes : la motivation, la Vue et la dédicace.Le grand maître tibétain Nyoshul Khenpo en a dit : « Pour atteindre l’éveil complet, plus que cela n’est pas nécessaire, mais moins serait insuffisant.» Ces trois principes font toute la différence entre une méditation qui apporte une détente éphémère, et une véritable pratique spirituelle.

Être plus que faire

En conclusion, on pourrait dire que la méditation est plus à propos d’être que de faire. Être avec soi-même, être ce que l’on est, être ce qui est à cet instant donné. Simplement être. Il n’y a pas alors à faire quelque chose, pas même à entreprendre une action qui serait la méditation. C’est à la fois très naturel et assez inhabituel, tant nous avons pris l’habitude de nous impliquer dans le faire, dans l’action, dans l’extérieur et avons perdu de vue le cœur de notre être.

Arrivé à ce point, il me faut rappeler que ce texte ne prétend pas présenter de façon complète la méditation. Pour cela vous pouvez vous reporter aux ouvrages suivants :

- Sogyal Rinpoché, Le Livre tibétain de la Vie et de la Mort, Le Livre de Poche.

Je l’ai abondamment cité dans ce texte. Il présente un panorama très complet, non seulement de la méditation, mais aussi de tout le chemin spirituel.

- Mingyur Rinpoché, Le bonheur de la méditation, Le Livre de Poche.

Il présente la méditation en la mettant en relation avec les découvertes scientifiques récentes sur le fonctionnement du cerveau.

- Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine, Seuil.

L’auteur, un des premiers lamas à avoir enseigné en Occident, présente la voie sans concession, en démontant nombre d’illusions que les occidentaux nourrissent souvent à propos du chemin spirituel.


Sudhana

mercredi 17 février 2010

Bouddhisme et environnement, ancienne sagesse pour une question contemporaine

Comment le Bouddhisme envisage t-il le rapport entre l’homme et son environnement ? Cette tradition philosophique, née il y a 2500 ans aux pieds de l’Himalaya, permet-elle d’apporter un éclairage nouveau sur une question si contemporaine ?

En fait, les Bouddhistes abordent la question de l’environnement à plusieurs niveaux. Tout d’abord, d’un point de vue philosophique, avec les concepts d’interdépendance et de responsabilité universelle. Puis, selon l’angle spirituel avec des rituels spécifiques qui ont souvent emprunté au vieux fond chamanique de l’Asie. Enfin, pour les responsables de la communauté de pratiquants de Lérab Ling, d’un point de vue tout à fait concret, c’est-à-dire la gestion de son énergie, des achats de nourriture et de ses déchets.

Reportage à Lérab Ling, un centre bouddhiste tibétain situé à une heure environ au nord de Montpellier.

A écouter ou télécharger sur le site de Radio France Internationale : Bouddhisme et environnement.

mercredi 20 janvier 2010

Conseil du cœur dans une coquille de noix

Jamyang Khyentsé Chökyi Lodrö


Hommage à Guru Rinpoché, le Seigneur d' Orgyen, incomparable objet de refuge !


Ce support exceptionnel, cette vie libre et pleine de dons dans un corps humain, est très difficile à obtenir.
Puisque nous l'avons obtenue cette fois-ci, efforçons-nous d'en réaliser pleinement le potentiel
Sans le laisser gaspiller dans l’indécision.
La racine de tous les phénomènes est votre propre esprit.
Si vous ne l'examinez pas, il se complaît dans les expériences et se montre expert dans les jeux de l'illusion.
Mais si vous l’observez directement et précisément, il est libre de tout fondement et de toute origine,
En essence, il est vide de ce qui surgit, demeure et s’en va.

Tous les phénomènes du samsara et du nirvana ne sont rien d’autre
Que les manifestations dynamiques pures ou impures de votre propre esprit –
En réalité, rien, ni samsara ni nirvana, n'existe.
Pur depuis le commencement, libre et vide,
Sans tomber pour autant dans le concept d'une vacuité « vide »,
Il est au contraire spontanément accompli dans sa nature lumineuse.
Telle est la base d’émergence de la compassion de la Présence éveillée.

La Présence est au delà de toute désignation et de toute verbalisation ;
La variété des apparences du samasra et du nirvava s'élève comme son dynamisme.
La manifestation et celui qui manifeste ne sont pas distincts –
Dans cet état non duel, demeurez sans altération.

Le corps : libre de marcher, de s'asseoir et de se mouvoir. Demeurez
La parole : suivant le flot naturel de la respiration. Demeurez
L’esprit : sans poursuivre les pensées d’attachement . Demeurez
Dans un état d'esprit totalement libre, ouvert – spacieux –
paisiblement contenté – détendu. Demeurez























Gangtok fin 1950, avec la permission du Terton Sogyal Trust

Cette Présence du Corps de réalité non né,
N’est pas créée par les causes et les circonstances mais surgit naturellement.
Vive, dans toute sa fraîcheur et sa nudité,
Elle n’est altérée ni par les pensées d'un sujet préhenseur et d’objets appréhendés
Ni par une compréhension née de l’analyse mentale.

Dans la stabilité méditative de son cours naturel – Demeurez.
« Demeurer » n'est qu'une expression vide –
En réalité, elle est totalement libre de ce qui demeure et du fait même de demeurer.
Cette Présence-vacuité est le visage même du Corps de réalité :
Demeurez continuellement dans cette reconnaissance, sans distraction.

Il n'y a pas de fin aux activités et aux illusions du samsara :
Plus vous vous activez, plus elles augmentent.
Les préoccupations causées par les ennemis et les amis ne cessent de croître,
Engendrant progressivement les causes de mauvaises renaissances.
Au lieu de cela, tournez donc votre esprit vers le Dharma !
Si vous intégrez ainsi vos trois portes au Dharma,
Vous entrerez dans la voie qui mène à la libération et à l'Eveil.
Vous n'aurez pas d’amers regrets au moment de la mort,
Et dans cette vie et les suivantes, vous irez sans aucun doute de bonheur en bonheur.

Kalimpong, vers 1950, avec Sogyal Rinpoche, avec la permission du Terton Sogyal Trust

Celui qui vous a témoigné une telle bonté
Votre maître, inséparable d'Orgyen Chenpo,
Visualisez-le au sommet de votre tête et dans votre cœur,
Et cultivez à son égard une dévotion fervente et sans détour.
Quoi qu'il s'élève, circonstances bonnes ou mauvaises, bonheur ou tristesse,
Remettez-vous en au maître, votre seul père, priez-le
Et unissez votre esprit au sien inséparablement.

Au moment de la mort, abandonnez toute pensée d'attachement ou d'aversion,
Visualisez Orgyen Guru, votre maître, au-dessus de votre tête,
Et votre conscience prenant la forme d’une petite sphère marquée d’un HRIH
Dissolvez-la dans le cœur du seigneur Orgyen Chenpo.
Si vous méditez et pratiquez de cette façon, constamment,
Au moment de la mort, la clarification sera facile.
Récitez donc la prière d’aspiration de Zandok Palri1.

En conclusion, la pratique du Dharma consiste à :
Couper l'attachement au samasara,
Cultiver bienveillance et compassion à l’égard de tous les êtres des six destinées,
Et dompter complètement cet esprit qui est vôtre.
Je vous en prie, prenez ceci à cœur et mettez-le en pratique continuellement – faites-le, je vous en implore !

Colophon
Bien que je n'aie point de pratique en moi-même,
Ce bref conseil – les paroles des Sublimes Êtres du passé
Fut écrit par celui qui n'a pas de Dharma, le parasite têtu
Celui qu'on appelle Chökyi Lodrö
A l'intention de Pelu, pratiquante bienheureuse,
Uniquement pour ne pas ignorer sa requête.

Sarva mangalam

Note
1- Prière pour renaître dans la vie suivante à Zandok Palri (la Montagne couleur–de–cuivre), le champ pur de Guru Rinpoché.



Cette nouvelle traduction de Philippe Cornu, revisitée en consultant le texte tibétain enfin disponible, s’inspire de la traduction initiale de Sogyal Rinpoché effectuée lors de la première retraite d'été sous sa direction, à St Cézaire, près de Grasse, en août 1981. Quand elle s’en éloigne, c’est simplement pour mieux préciser la terminologie et resserrer la traduction sur le tibétain d’origine.

samedi 26 décembre 2009

Art et spiritualité au pays du Dragon

Exposition « Au pays du Dragon : arts sacrés du Bhoutan »

Nimbé dans ses palais de nuages et ses mystères, le Bhoutan exerce depuis des années une puissante fascination sur l’Occident. Seul pays officiellement bouddhiste de la planète, il prône un modèle de développement basé sur une ouverture graduelle sur le reste du monde, illustré par le fameux indicateur du BNB, le Bonheur national brut, qui entend mesurer le niveau de satisfaction de la population plutôt que le niveau de richesse nationale.

Unifié au XVIIe siècle par un moine tibétain, Shabrung Ngawang Namgyal (1594-1651), le Bhoutan porte en tibétain le nom de « Drukgyul » ou pays du Dragon, en raison de sa connexion avec la lignée Drukpa Kagyu, une des quatre écoles principales du bouddhisme tibétain.

Une exposition nous permet aujourd’hui de connaître un peu plus son art intimement lié au Bouddhisme Vajrayana, pratiqué par l’immense majorité de la population. Les œuvres, exposées au Musée Guimet, représentent un témoignage étonnant de la richesse spirituelle et artistique de ce petit pays caché au cœur de l’Himalaya.

L’exposition commence par une série de photographies de Mathieu Ricard, moine bouddhiste, auteur et traducteur du Dalaï Lama, qui a séjourné pendant de nombreuses années au Bhoutan. On peut voir, par exemple, une magnifique photo de son maître racine Dilgo Khyensé Rinpoché (1910-1991) en habits de cérémonie, tenant clochette et vajra, sur un balcon de Taktsang. Mathieu Ricard a aussi capturé le mouvement des danseurs à coiffe noire virevoltant au rythme des tambours sur le parvis du monastère de Tronga.


Parmi les œuvres les plus fascinantes exposées, se trouve une magnifique thangka illustrant les cinq familles de bouddha, ou cinq Jina, au milieu de formes sphériques. Ces cinq bouddhas (Vairocana, Vajrasattva-Aksobhya, Ratnasambhava, Amitabha, Amoghasiddhi) représentent en réalité chacun une qualité de l’Éveil : la sagesse de l’Espace absolu, Semblable au miroir, Égalité, Discernement et Toute accomplissante. Liée à un cycle terma (trésor spirituel révélé), comme le montrent les inscriptions en écriture des dakinis, cette thangka, couverte de symboles et de mantras, est une libération par la vue (tib, mthong-grol). Toute personne qui la voit est assurée, dit-on, d’être un jour libérée du samsara, le cycle des existences conditionnées.

Dans la première pièce, on peut aussi voir deux peintures d’une grande qualité du cycle des Jataka, les histoires des vies passées du Bouddha. Ces histoires illustrent la sagesse, la compassion et les méthodes mises en œuvre par le futur Bouddha Shakyamuni pendant ses existences antérieures, elles sont traditionnellement contées aux enfants sous forme de récits édifiants.

Un peu plus loin, on aperçoit des thangkas, montrant les yidams ou déitées de méditation de l’école Kagyu au centre de leur mandala, comme Çakrasambhava ou Vajradakini. Elles sont surmontées du bouddha Vajradara et des maîtres de la lignée : Tilopa (avec son poisson), Naropa, Marpa, Milarepa.

De nombreuses et magnifiques statues en bronze rythment l’exposition. Tara verte, dit la Salvatrice, parfois surnommée la Vierge Marie des bouddhistes, ornée de petites turquoises avec sa main ouverte dans le geste du don. Padmasambhava, le Né du lotus, magicien et saint indien qui introduit le Bouddhisme au Tibet, avec ses deux épouses mystiques, Mandarava et Yeshé Tsogyal. Drukpa Kunley, surnommé le « Fou divin », grand mystique aux habitudes libertines, capturé en train de jouer du dramyen, une sorte de luth, probablement occupé à conter fleurette à une belle inconnue.

En résumé, cette exposition réunit une collection unique d’œuvres destinées, à l’origine, à inspirer les pratiquants du Vajarayana sur leur cheminement spirituel. Pour en apprécier pleinement le contenu, il est préférable de connaître le cadre spirituel et historique du Bouddhisme tibétain. Pour autant, l’incroyable qualité artistique de ces œuvres ne manquera pas d’éblouir tous les visiteurs.

Jusqu’au 25 janvier 2010 au Musée Guimet à Paris
Site internet : http://www.guimet.fr/

dimanche 13 décembre 2009

Tsoknyi Rinpoché en France

Tsoknyi Rinpoché est un des fils de Tulku Orgyen Rinpoché (1920-1996), grand maître de la tradition Nyingma et Kagyu.

Trois semaines avant la fin de la retraite de trois ans, qui s’est achevée le 21 novembre 2009, Tsoknyi Rinpoché est venu à Lérab Ling pour donner un enseignement sur des points clefs de la tradition Dzogchen, décrire les possibles chausse-trapes qui guettent les pratiquants même avancés du Vajrayana et répondre aux nombreuses questions des étudiants de Rigpa. Le tout avec une grande honnêteté et un sens de l’humour à la Buster Keaton.



Ses explications sur le corps subtil – réceptacle de notre dimension énergétique si souvent perturbée par la vie moderne – ont été tout particulièrement remarquées. Il a d’ailleurs annoncé la publication prochaine d’un ouvrage sur ce sujet.


Arcs-en-ciel

La visite de Tsoknyi Rinpoché à Lérab Ling dans le sud de la France a coïncidé avec l’apparition d’arcs-en-ciel au dessus de la vallée pendant plusieurs jours.



Une évocation de Nyoshul Khen Rinpoché

Lors son dernier enseignement, Tsoknyi Rinpoché a évoqué le grand yogi et érudit dzogchen Nyoshul Khen Rinpoché (1932-1999) :

« Quand Nyoshul Khen Rinpoché parlait des enseignements Dzogchen, il disait: “ Ils sont ma fortune, ils sont mon temple. Ces enseignements sont ma vraie richesse, ma véritable fortune. C’est ma gompa, c’est ma communauté de pratiquants de la sangha. C’est juste cela, la chose qui a la plus de valeur. C’est mon héritage le plus précieux.” Puis, il m’a dit: “ Maintenant je te le confie, en conséquence, garde-le de la même manière. Dans ce monde, c’est la chose la plus précieuse. Maintenant, je te le donne, s’il te plaît, garde-le bien, conserve-le bien. Pratique-le.”

Quand on demeurait en présence de Nyoshul Khen Rinpoché, il avait la capacité en quelque sorte de transformer votre système de valeur, on pourrait dire que tout le reste n’avait plus d’importance véritable, que la vraie richesse dans ce monde était les enseignements du dharma. Il n’avait pas à prêcher ou à essayer de convaincre d’une manière fanatique par une sorte de lavage de cerveau enflammé, mais cela se passait comme ça, parce que lui-même avait une si haute considération pour les enseignements les plus profonds, il transformait ma perception. Une fois, je suis resté pendant un mois avec lui et j’ai changé. Bien sûr, j’ai changé dans l’autre sens un peu plus tard, mais pendant que j’étais là-bas, je me sentais très différent. »

Un conseil final pour les retraitants

« Vous êtes si fortunés. Vous avez été en quelque sorte infusés, saturés par le Buddhadharma, pas sous la forme de livres, de notes, d’enregistrements ou n’importe quoi d’autre de ce genre, mais quelque chose est désormais présent en vous. C’est ce que vous devriez chérir, c’est le dharma de réalisation, pas un dharma scriptural, ni un dharma verbal, mais un dharma de réalisation, quelque chose que vous avez en vous désormais sous la forme des sept nobles qualités, de la septuple noble fortune. S’il vous plaît, chérissez-le. Ne l’ignorez pas, ne l’oubliez pas, mais prenez-le avec vous partout où vous allez, ce qui est déjà en vous.

Le mieux, c’est si vous pouvez être plus normaux que les gens normaux. L’entraînement du dharma, c’est de s’entraîner à être une personne ‘normal’, pas une personne anormale. C’est juste, non ? Nous entendons toujours, encore et encore, l’expression ‘être naturel’, n’est-ce pas ? Soyez vous même. Soyez comme vous êtes, comme cela est. Votre nature comme elle est. C’est ce qui est dit encore et encore. Ne soyez pas forcés, contraints ; soyez naturels.

Et si vous regardez autour de vous dans ce monde, cette qualité naturelle, normale, est plus lumineuse que n’importe quoi d’autre, que la gloire, la puissance, la richesse et tout ce genre de choses. Sans cette qualité naturelle intérieure, le pouvoir et la fortune et ce genre de choses n’ont aucune valeur.

Vous avez été sous la protection de l’amour et de la gentillesse de Sogyal Rinpoché pendant trois ans et vous vous êtes concentrés seulement sur ce point principal, devenir un véritable être humain, véritablement humain. Et, au final, c’est tout ce que le Dalaï Lama enseigne.”

mercredi 11 novembre 2009

LE LIVRE DES MORTS TIBETAIN de Padmasambhava


C’est un ouvrage étrange et passionnant qui nous parvient aujourd’hui plus de treize siècles après avoir été composé par le grand saint et mystique Indien Padmasambhava qui apporta le bouddhisme au Tibet au VIIIe siècle, et sa découverte au XIVe siècle par le yogi Karma Lingpa.
Le « Bardo Thödröl Chenmo », plus connu en Occident sous le titre « Le livre des morts tibétain » est enfin entièrement disponible en français grâce à la traduction de Philippe Cornu, enseignant à l’INALCO (Langues O) et auteur de plusieurs ouvrages sur le bouddhisme dont en particulier le « Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme ». L’intérêt de cette traduction est non seulement de fournir pour la première fois en français l’ensemble des textes qui composent le Bardo Thödröl, mais aussi, grâce à la préface de Mathieux Ricard et aux explications de Philippe Cornu, de replacer cet ouvrage au cœur de sa perceptive spirituelle véritable, c’est à dire sa relation avec les tantras anciens et le dzogchen. L’ouvrage fourmille en effet de clefs pour comprendre les aspects complexes de la conception philosophique et des pratiques du bouddhisme tibétain. L’introduction générale et les présentations qui précèdent chaque chapitre sont particulièrement éclairantes à la fois pour les néophytes désireux de découvrir cet ouvrage fondamental et pour les pratiquants du tantrisme et du dzogchen.

« Le livre des morts tibétain » est un cycle d’enseignements sur ce que l’on pourrait appeler les entre-deux, ou les intervalles, qui rythment notre existence, de notre naissance aux états post mortel. Selon la conception du bouddhisme vajrayana, l’existence se divise en une série de périodes qui offrent des opportunités pour échapper aux souffrances du samsara et avancer sur la voie de la libération. Après la mort physique et la dissolution des éléments fondamentaux, un autre voyage commence pour le continuum d’expériences qui constituent notre conscience. Ce flux d’expériences formé à partir de notre karma passe alors par plusieurs étapes que le Bardo Thödröl décrit avec force détails. La claire lumière fondamentale émerge dans la conscience du défunt suivie par les sons, lumières et rayons, puis les visions des déités paisibles et courroucées. C’est le bardo de la réalité. Bien que ces déités ne représentent que l’aspect de calme et de mouvement de l’esprit, leur déploiement constitue pour les individus qui ne s’y sont entrainés de leur vivant une expérience terrifiante et dramatique. Enfin, la conscience se retrouve sous la forme d’un corps mental dans l’état du bardo du devenir où elle erre pendant une période pouvant aller jusqu’à sept semaines avant de s’incarner à nouveau dans l’un des six modes d’existence du samsara en fonction de ses propensions karmiques.
Pourtant, loin de proposer uniquement une description des états post mortel, le Bardo Thödröl expose aussi un ensemble de pratiques spirituelles extrêmement puissantes pour se préparer dès maintenant à affronter le moment de vérité que constitue notre mort.
Le livre comporte ainsi des pratiques de Guru Yoga, de purification associant les cent déités paisibles et courroucées sous la forme de saddhanas de type Mahayoga ou Anuyoga et des pratiques de confession.
Un des chapitres les plus mystérieux du cycle est sans nulle doute celui décrivant les signes annonciateurs de la mort. Ces signes, qui vont de l’observation de la forme de son ombre dans le ciel à plusieurs signes physiques ou comportementaux, présentent un grand intérêt pour les pratiquants des tantras et du dzogchen. S’il les remarque, le yogi pourra tenter un certain nombre de rituels visant à repousser une mort prématurée. Ces méthodes, comme la formation d’une effigie de terre glaise avec des éléments du corps, ressemblent à s’y méprendre à une forme de coup du bonneteau pour leurrer à la mort. D’ailleurs, la section détaillant ces méthodes s’intitule « Tromper la mort, la libération naturelle de la peur ». Mais dans le cas où les rituels échouent, la mort est certaine ; il faut se préparer à partir.

Le chapitre sur « La libération naturelle de l’attention par le transfert de conscience » aborde trois sortes de pratique de transfert de conscience ou p’owa (transfert du dharmakaya, du sambhogakaya et du nirmanakaya) dans leur aspect d’entraînement durant la vie et leur aspect effectif, c’est à dire au moment crucial de la mort. Il est évidemment fondamental de s’être entraîné sa vie durant à la pratique du Guru Yoga, l’intégration avec l’état du maître, ou au transfert dans la déité d’élection. Pour autant, le texte mentionne des possibilités pour les personnes ignorantes de toute pratique et au karma très lourd. Il faut alors prononcer à haute voix à leur intention le nom du bouddha Ratnashikhin qui a fait jadis la promesse de libérer des destinées inférieures tous ceux qui entendraient son nom au moment de mourir.

Enfin, dans la conclusion rédigée par le traducteur, « Le livre des morts tibétain » dévoile son ultime secret, celui d’une perspective de l’existence totalement renouvelée qui dépasse de loin le cadre étroit de cette vie au demeurant bien trop courte. Le message fondamental que nous adresse Padmasambhava par delà les siècles est qu’il nous est possible d’atteindre la liberté de l’Eveil et que nous pouvons nous affranchir à jamais de la souffrance. Il nous faut pour cela reconnaître la vraie nature de notre esprit et apprendre à y demeurer. En suivant les conseils d’un maître authentique, symbole et incarnation de notre nature lumineuse, et en appliquant avec diligence les enseignements tantriques et dzogchen, nous pourrons finalement parvenir à l’Eveil afin de secourir tous les êtres prisonniers du samsara.

Marc Sinclair

LE LIVRE DES MORTS TIBETAIN. Bardo Thödröl Chenmo
Padmasambhava
Edition Buchet-Chastel, 35 euros, 779 pages.